Yves GOUSSARD

UN PHARE POUR LA JEUNESSE DU XXIe siècle

Allocution prononcée par M. François CARTIGNY




 

La vie, la courte vie, d'Yves GOUSSARD, né à Fort de France, île de la Martinique, le 2 janvier 1928, il y a quatre vingt ans, est un exemple lumineux pour la jeunesse d'aujourd'hui.

La mort est venue le chercher un jour de mars 1945, où l'hiver prenait fin, comme prenait fin, en Europe, la guerre qui avait commencé cinq ans plus tôt. Il ne connaîtrait pas la victoire contre le nazisme dont il fut l'un des plus jeunes combattants et l'un de ces milliers de héros anonymes, de ces héros oubliés parce que morts loin des champs de bataille, parce que morts dans les camps de la mort parmi les cadavres sans nom et les corps sans sépulture.

 

 

Yves GOUSSARD n'avait pas 16 ans lorsqu'il a rejoint, au Raincy, le groupe du Commandant Charles HILDEVERT, ce Lillois de 48 ans qui avait structuré un noyau de résistants qui devait se fondre dans le réseau Buckmaster à partir de février 1944.

Il devait connaître la joie ineffable de la libération de Paris, le 25 août 1944, à laquelle il avait participé. Puis celle de la poursuite de l'ennemi dans la campagne briarde, sur les traces des grands aînés de 1914, dans les pas du lieutenant Charles PEGUY tué à Villeroy, non loin d'Oissery, à la tête de la troupe qu'il conduisait à l'attaque.

GOUSSARD le Martiniquais et PEGUY l'Orléanais réunis sur le même vieux sol de France pour combattre le même ennemi à trente ans d'intervalle exactement, quel superbe et terrible rapprochement !

L'un, français de vieille souche, père de famille nombreuse, avait le patriotisme chevillé au corps et toutes les vertus des soldats de Valmy ; l'autre créole, de seize ans seulement, n'avait que sa jeunesse et son courage à offrir à la patrie. Tous les deux croyaient au ciel. Tous les deux croyaient en la victoire.

Yves Goussard, né dans une famille très cultivée, était destiné à une vie réussie. Brillant élève dans le primaire, il a 10 ans lorsqu'il s'embarque pour la Métropole, à destination du Raincy où il est inscrit à l'école Notre-Dame, en classe de sixième. C'était en 1938. La même année, il est intégré dans la Troupe des scouts du Raincy qui a été constituée quelques mois auparavant. M. Jacques GUIOLOT, le directeur de l'école, est lui-même commissaire du district de la Seine-et-Oise Est.

Avec la guerre et l'occupation de la zone Nord, le scoutisme est interdit par les autorités allemandes. Les réunions ont alors lieu clandestinement. C'est « l'apprentissage » de la Résistance qui commence pour ces jeunes patriotes catholiques. Lorsque fin 1943, Yves est admis comme « routier » au clan de Villemomble, il rejoint très vite de plus anciens que lui, comme Jacques Talmant et Marcel Poilane, qui le mettront en rapport avec les hommes du Groupe Charles HILDEVERT.

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Le Clan en 1943

Lorsque ces résistants du Raincy seront intégrés, dès la fin février 1944, dans le réseau « Buckmaster », sous-réseau Armand-Spritualist, animé par le commandant René Dumont-Guillement, parachuté par Londres, Yves sera du nombre. Après le débarquement du 6 juin 1944 et les victoires alliés et françaises en Normandie, en Bretagne et en Ile de France, avec l'appui des forces françaises combattantes et des forces françaises de l'intérieur, c'est à dire, avec le concours de la Résistance, Paris est à portée de main.

Après de très durs et meurtriers combats, Paris « tombe » le 25 août 1944, le général von Choltitz ayant signé la capitulation de ses troupes devant le général Leclerc de Hautecloque. Alors, c'est la poursuite qui commence à l'est de Paris, dans cette campagne briarde chère et fatale à Péguy, dans cette campagne française irriguée du sang des poilus de 14, où le moindre village et la moindre colline est un ossuaire sacré.

Les Allemands sont à Saint Soupplets, à Saint Pathus, à Oissery et à Forfry, au nord de Villeroy et de Monthyon de terrible mémoire. C'est là que les hommes du Bataillon Hildevert iront les combattre. Ce samedi 26 août 1944, une bataille inégale s'est engagée. Elle se terminera à la tombée de la nuit dans les incendies des fermes, des granges et des étables où les derniers combattants avaient trouvé refuge. Elle se terminera par la destruction au lance-flamme de la râperie à betteraves d'Oissery où plus de 25 patriotes y furent brûlés vifs.

Aux 120 français tués, aux nombreux disparus, devaient s'ajouter une vingtaine de prisonniers, au nombre desquels Yves Goussard qui avait été blessé à une jambe et soigné par Jeannine Lefebvre, jeune résistante de 20 ans, elle-même capturée et déportée et présente ici aujourd'hui.

Ces malheureux captifs devaient être embarqués dans l'un des derniers trains de déportation, parti la veille du Perreux-sur-Marne et qui arrivera le 28 août dans le petit camp de triage de Neue-Bremm, faubourg de Sarrebruck. Yves Goussard en sera extrait quelques semaines plus tard pour l'immense camp d'Oranienburg-Sachsenhausen, au nord de Berlin.

En février 1945, nouveau transfert, par marches forcées, dans le camp de Bergen-Belsen, en Saxe. Le typhus y fait des ravages. Plusieurs milliers de morts par jour. Yves est atteint à son tour par l'épidémie. Il est d'autant plus perméable à la contagion qu'il avait accepté de recevoir le test d'un nouveau vaccin, pouvant être mortel, aux lieu et place d'un autre déporté marié et père de famille, ce qui l'avait affaibli. Dans ce dernier geste, nous pouvons y voir l'un des traits de caractère d'Yves: altruisme et générosité.

Yves mourra quelques semaines plus tard, autour du 15 mars, à la date même où, dans le même camp, mourrait Anne Frank, elle-aussi du typhus. Son corps ne sera pas retrouvé. Sans doute a-t-il été brûlé dans l'immense crématoire du camp ou sur les bûchers funéraires qui avaient été installés en complément.

Un mois plus tard, le 15 avril 1945, les Anglais « libéraient » Bergen et ses milliers de « morts-vivants » qui peuplaient encore ses baraques et ses rues jonchées de squelettes désarticulés comme des mannequins nus.

Aujourd'hui, Yves Goussard, enfant de la Martinique et fils de la France, toi qui n'a pas eu de tombeau pour recevoir dignement ton corps décharné et martyrisé jusqu'au jour de la résurrection d'entre les morts, résurrection à laquelle tu croyais, nous t'accueillons dans cette chapelle de Riaumont, en pays Picard, avec tous les scouts « morts pour la France », avec Guy de Larigaudie, ce chevalier des temps modernes, avec Robert Jumel, Compagnon de la Libération, avec Marcel Callo, mort comme toi en déportation et qui a été béatifié par notre saint-père le Pape Jean-Paul II.

Jeunesse de France regarde la face de ton frère Yves, disparu dans les bagnes nazis,
Ombre parmi les ombres, et souviens-toi qu'il fut aussi un homme parmi les hommes
à jamais immortalisé dans l'enfance à l'âge de 17 ans.

 

A Riaumont en Liévin, le samedi 5 avril 2008.